26 juin 2014

Mini conte n°6

LE GOUFFRE

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Il avait découvert ce gouffre anonyme une après-midi de randonnée pédestre, et tenta de l'explorer seul avec son équipement de spéléologue le soir même. Le trou était à peine plus large que lui.

Il s'y était glissé non sans difficulté et sans aucun autre appui que le vide. Il avait descendu à l'aide d'un mini-treuil plus de dix mètre dans l'obscurité. Il y découvrit tout au fond une grotte immergée. A la lumière faiblissante de sa lampe, il se dégagea de son attirail et s'enfonça dans l'eau, troublant ce qui s'était figé depuis des millénaires. L'eau gelée lui arrivait jusqu'à la taille.

La lumière qu'il introduisait en ces lieux dansait et faisait scintiller les cristaux qui grêlaient les roches. Avec comme musique inquiétante, l'écho de sa propre respiration, il avançait vers l'inconnu. La cavité se rétrécissait, quelques stalagmites faussement amicaux dépassaient de la surface de l'eau et le saluaient à son passage.

Il continua à avancer. Malgré tout. Il sentit le froid et l'humidité le paralyser doucement. Une heure, un jour, il ne savait plus combien de temps il s'enfonçait dans cette cavité sans fin.

Et puis, baignant dans l'eau, au fond d'une coursive creusée par le petit doigt d'un géant, il découvrit un rideau en tafta, comme ceux qu'on voit au théâtre. "L'entrée des artistes" se dit-il. Il tira le rideau et tomba sur une fenêtre.

Elle donnait sur des montagnes noires luttant à armes égales contre un vaste ciel chargé en nuages menaçants. Le tonnerre grondait. Soudain, la foudre, assourdissante, aveuglante, brisa en mille éclats le sommet d'un des pitons rocheux. Il tourna la poignée de la fenêtre. Le vent d'une violence folle s'engouffra dans la cavité, l'eau stagnante tomba en cascade vers l'extérieur et l'emporta.

Dans sa chute vertigineuse, il croisa des rochers qui lui semblaient être comme en suspension. Il vît aussi ses dernières secondes. En bas, des centaines de mêtres plus bas, une bruine insondable.

Il plongea dans un nuage aussi épais que du coton. Il s'enlisa encore et encore vers d'autres profondeurs : la mousse végétale aux alvéoles d'éponge, le silice sphérique aussi léger que de l'hélium, le graphite en petits copeaux soyeux, le magma tiède, fluide et pulpeux, couleur des agrumes. Il traversa les matières, sans aucune résistance, dans une chute infinie, pour se retrouver littéralement à l'envers du monde. Il ne fut bientôt qu'un infime, qu'un minuscule petit point dans l'espace.

 

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